Les techniques d'autodéfense constituent, pour nombre de femmes, une façon de reprendre possession
de leur corps. Comme il est écrit dans cet article : "Le Wen-do n'est donc pas seulement une
technique d'autodéfense, mais un déconditionnement nécessaire à notre autonomie."
"Dans quel état de guerre vivons-nous pour frôler les murs, baisser la tête, subir à longueur de vie
la peur de rentrer, de sortir, de marcher, de flâner?"
Annie Cohen
La chasse aux femmes est ouverte à l'année et les viols augmentent à un rythme important; voilà
l'état de guerre qui prévaut dans la plupart des grandes villes. Comment concilier nos désirs
d'autonomie et cette réalité?
C'est afin de changer cet "état de guerre" que des femmes ont entrepris de partager avec d'autres
femmes une méthode d'autodéfense, le Wen-do. "Wen" vient du mot women et "do" signifie chemin
ou voie en japonais; donc, le Wen-do est le chemin ou la voie des femmes. Il s'agit d'une méthode
assez récente; elle a été élaborée par la famille Paige de Toronto, dont les membres sont des
experts en karaté et judo. Certaines techniques ont été empruntées à divers arts martiaux,
mais d'autres ont été conçues à partir d'agressions spécifiques que subissent les femmes.
Le cours de Wen-do comporte des informations sur les aspects juridiques de l'autodéfense, les
rôles féminins, le viol, les moyens de prévenir les situations dangereuses, etc. Il comprend
des techniques simples qui s'apprennent rapidement; il n'est pas nécessaire d'être en très
grande forme et c'est bien tant mieux puisque la condition physique des femmes est en général
déplorable! Le cours doit absolument être suivi de pratiques afin d'acquérir rapidité et
précision. Le Wen-do vise à libérer nos corps et nos esprits du conditionnement qui fait de
nous de parfaites victimes!
Chaque être humain a autour de lui un espace vital dans un cercle qui entoure son corps; cet espace
est limité par ce que nous nommons dans le Wen-do la ligne de justice. Celle-ci varie avec les
personnes; une amie peut vous toucher, vous embrasser, mais qu'un étranger s'approche trop de
vous et vous aurez tendance à reculer pour maintenir une distance. Les circonstances peuvent
avoir une influence sur la ligne de justice : dans un métro bondé, elle se rapproche de votre corps,
seule dans votre appartement, elle se situe aux portes et fenêtres. Dans la rue ou à la campagne,
la ligne de justice porte aussi loin que le regard.
Notre conditionnement de femmes fait que nous sommes peu conscientes de cet espace vital; nous avons
trop souvent l'habitude de le laisser envahir sans protester. Nous nous tassons, nous nous assoyons
sur une fesse dans l'autobus pendant qu'un homme prend tout le siège. L'invasion de notre espace
vital peut aussi se faire par des paroles, sifflements, etc.
Nos corps de femmes portent les traces de notre conditionnement, soutien-gorge, gaine, vêtements serrés,
tout ce qui contribue à faire de nous de beaux objets sexuels sans égard à notre confort. Nous occupons
non seulement un espace social restreint, mais nos corps aussi sont réduits aux normes strictes de
beauté. Notre démarche même révèle notre vulnérabilité, juchées sur des échasses qui menacent de
se rompre à tout moment, jambes serrées, fesses et buste sortis, ventres rentrés. Dans ces conditions,
nous sommes incapables de courir, encore moins nous défendre.
Contrairement aux hommes, aux enfants et aux animaux, nous ne savons plus respirer. En effet, nous
n'utilisons qu'une faible proportion de notre capacité thoracique, nous respirons seulement avec
la partie supérieure des poumons plutôt qu'avec la partie abdominale.
Le Wen-do nous réapprend à respirer abdominalement, à être fières de nos ventres gonflés par
l'inspiration qui nous apporte énergie et oxygène. Nous remettons également en question les critères
vestimentaires; nous apprenons à nous tenir debout, à bouger et à frapper tout en conservant
notre équilibre. Nous découvrons notre centre de gravité, dans la région du bassin, et nous
allons y chercher notre puissance intérieure.
Nous enseignons aux femmes comment et où frapper; le corps de l'agresseur est alors perçu du point
de vue de la vulnérabilité aux coups. Ces coups de poings et de pieds peuvent être doux (couper
le souffle et blesser) ou durs (briser des os et même tuer). Ceci permet aux femmes de ne plus
voir dans tous les agresseurs des grands 6 pieds/200 livres; lorsqu'on sait où frapper, l'agresseur
prend tout à coup une stature humaine. Nous pouvons alors faire face à nos peurs irrationnelles
et vivre plus sereinement.
Pour ce qui est de la santé mentale, le Wen-do apporte un véritable tonique. D'abord, reconnaître
notre agressivité et la diriger; ensuite, découvrir notre puissance réelle. Libérées de ce qui
ligote notre énergie, nous retrouvons la confiance en nous, essentielle à la détermination de
nous défendre. Nous ne sommes plus désormais les faibles femmes qui se protègent en feignant
d'être sourdes, aveugles et muettes; nous choisissons de riposter selon le degré de l'agression.
Nous voyons également comment utiliser l'autodéfense verbale. Qu'il s'agisse de l'ironie, du sarcasme
ou d'une réponse ferme, "non!", ceci peut arrêter une agression avant qu'elle ne se développe. Il
s'agit donc pour nous de réagir verbalement, en regardant l'agresseur dans les yeux, et d'appuyer
ces paroles par des actes si cela ne suffit pas.
Le Wen-do n'est donc pas seulement une technique d'autodéfense, mais un conditionnement nécessaire
à notre autonomie. Nous sommes huit instructrices certifiées à Montréal; pour nous, le Wen-do est
une façon de contribuer à la lutte contre la violence faite aux femmes. Nous voulons également
voir les femmes reprendre leur droit à la libre circulation, pour que la rue nous appartienne!
[...]
[Source : Les Têtes de pioche, vol. 3, no 3, mai 1978, p. 1 et 4 ; réédité dans Les Têtes de pioche. Collection complète, Montréal, Remue-ménage, 1980, p. 169 et 172.]